Mercredi 22 décembre 2004
Né à Baltimore, selon lui, en 1813 - mais quelle importance? -, Edgar Poe est issu de parents comédiens et pauvres. Son grand-père, général durant la Guerre d'Indépendance, a connu La Fayette. Son père, David, s'enfuit en Angleterre avec une actrice nommée Élisabeth Arnold. Ils moururent à Richmond, laissant trois enfants en bas âge sans ressources. Edgar fut adopté par un riche négociant, Mr Allan. Étudiant à l'université de Charlotteville en 1825, Poe fut remarqué pour son intelligence et ses débordements. Exclu, et brouillé avec son père adoptif, il tente - par atavisme - de faire la guerre avec les Grecs contre les Turcs, et rentre aux États-Unis en 1829. Admis à West Point, toujours aussi intelligent et aussi instable, il fut exclu quelques mois plus tard. La brouille avec son père adoptif devint définitive après que celui-ci devint veuf, se remaria et eut des enfants.
Déclassé, un temps soldat, "Poe se mourrait dans une misère extrême" lorsqu'il gagna deux prix littéraires (conte et poésie) offerts par une revue. Il devint le bras droit du directeur du Southern Literary Messenger. Il publia dans cette revue, entre autres, l'Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall, et épousa sa cousine, Virginia Clemm, dont la mère, Maria Clemm, lui voua un amour maternel. Mais il se brouilla avec le directeur de la revue et se remit à errer, tout en gratifiant l'humanité d'oeuvres étranges et belles - Le Corbeau date de 1845.
Après la mort de sa femme, survenue en 1847, Poe fut atteint d'une crise de delirium tremens. Il connut un certain succès littéraire, fut bien accueilli à Richmond à cause de celui-ci, et songea s'y établir, même s'il "croyait, en vrai poète qu'il était, que le but de la poésie est de même nature que son principe, et qu'elle ne doit pas avoir en vue autre chose qu'elle-même." Il partit en virée à Baltimore et n'en revint pas: découvert au matin dans un ruisseau, il décéda à l'hôpital des suites de son alcoolisme.
"Dans the Domain of Arnheim, il affirmera que les quatre conditions du bonheur sont:
la vie en plein air, l'amour d'une femme, le détachement de toute ambition
et la création d'un Beau nouveau."
Baudelaire
Le Poète maudit, entre un Idéal avare de communication et un auditoire sourd, vit dans l'échec ;
mais il est souverain dans sa solitude ; il peut dédaigner ce qui, des deux parts, se refuse à lui ;
il incarne une aspiration infinie, qui vit d'elle-même.
Paul Bénichou, in L'École du désenchantement
Paris, Gallimard, 1992, p. 584.
Vie et oeuvre
« Cet homme né dans le Sud partage avec Melville une sombre vision métaphysique, mêlée d'éléments de réalisme, de parodie et de burlesque. Il donna à la nouvelle ses lettres de noblesse et fut l'inventeur du roman policier. Nombre de ses récits préfigurent les genres de la science-fiction et du fantastique.
La vie brève et tragique de Poe fut rongée par l'insécurité. Comme tant d'autres grands écrivains américains du XIXe siècle, il perdit ses parents alors qu'il était encore très jeune. Son étrange mariage en 1835, avec sa cousine Virginia Clemm, qui n'avait pas encore quatorze ans, a été interprété comme une tentative pour trouver la stabilité d'une vie de famille qui lui faisait défaut.
Poe était persuadé que l'étrangeté était un ingrédient essentiel de la beauté, et son écriture est souvent insolite. Ses nouvelles et ses poèmes sont peuplés d'aristocrates introvertis, marqués par le destin (comme tant de gens du Sud, Poe chérissait l'idéal aristocratique). En apparence, ces lugubres personnages ne travaillent jamais et n'ont aucune vie sociale. Au lieu de cela, ils s'enterrent dans de sombres châteaux qui tombent en ruines, dont le décor se compose symboliquement de tapis et de draperies bizarres qui occultent le monde réel du soleil, des fenêtres, des murs et des planchers. Des salles secrètes révèlent des bibliothèques anciennes, d'étranges uvres d'art, un mélange d'objets venus d'Orient. Ces aristocrates s'adonnent à la musique ou lisent des textes anciens tout en méditant sur des épisodes tragiques, souvent la mort d'êtres chers. Les thèmes de la mort-dans-la vie, en particulier les histoires de personnes enterrées vivantes ou surgissant tels des vampires de leur tombe, apparaissent dans plusieurs de ses uvres, notamment dans «Ligeia», «La Barrique d'Amontillado» et «La Chute de la maison Usher». Le royaume crépusculaire de Poe situé entre la vie et la mort, ses décors gothiques d'un goût douteux ne sont pas simplement décoratifs. Ils sont le reflet des âmes troublées de ses personnages hypercivilisés et pourtant porteurs de mort. Ce sont les expressions symboliques de l'inconscient et c'est pourquoi ils sont essentiels à son art.
Les poèmes d'Edgar Poe, comme ceux de bien des écrivains du Sud, sont d'une grande musicalité et obéissent à une métrique stricte. Le plus célèbre, aujourd'hui comme hier, demeure «Le Corbeau» (1845). Dans cette atmosphère irréelle, le narrateur hanté, insomniaque, que minuit surprend à lire et à pleurer la mort de sa «Lenore perdue», reçoit la visite d'un corbeau (cet oiseau se nourrit de cadavres, il est donc symbole de mort) qui se perche en haut de sa porte et répète sans fin le célèbre refrain «jamais plus». Le poème s'achève sur une scène glacée de mort-dans-la-vie :
Et le Corbeau sans plus bouger reste perché,
reste perché
Sur le pâle buste de Pallas placé juste au
dessus de la porte de ma chambre;
Et son il en tous points ressemble à celui
d'un démon qui rêve,
La lumière de la lampe sur lui ruisselle et sur
le sol projette son ombre
En flottant sur le sol. Mon âme de cette ombre
Ne s'élèvera jamais plus!
On a dit des nouvelles d'Edgar Poe, comme celles que nous avons citées plus haut, que c'étaient des contes d'horreur. Mais «Le Scarabée d'or» et «La Lettre volée» sont plutôt fondées sur la ratiocination. Les contes d'horreur préfigurent la veine fantastique d'auteurs américains comme H. P. Lovecraft ou Stephen King, tandis que les contes de ratiocination annoncent les romans policier de Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Ross Macdonald et John D. MacDonald. On y décèle aussi des traces de ce que l'on appellera plus tard, la science-fiction. Toutes ces nouvelles dévoilent la fascination de Poe pour l'esprit et l'effet déstabilisateur de la connaissance scientifique qui était en train de modifier de fond en comble les idées du XIXe siècle.
Le mélange de décadence et de primitivisme romantique attira beaucoup les Européens, notamment les poètes français comme Stéphane Mallarmé, Charles Baudelaire, Paul Valéry et Arthur Rimbaud. Mais Poe est bien américain en dépit du dégoût aristocratique qu'il manifeste à l'égard de la démocratie et de sa préférence pour les thèmes de déshumanisation ou pour l'exotisme. Il illustre au contraire presque parfaitement la prédiction de Tocqueville selon laquelle la démocratie américaine produirait des uvres qui dévoileraient les profondeurs les plus cachées de la psyché. Il semble que l'angoisse profonde et l'insécurité psychique se soient manifestées plus tôt en Amérique qu'en Europe, où il existait au moins une structure sociale complexe et solide assurant la sécurité de l'esprit. En Amérique, il n'existait pas de sécurité de compensation; c'était chacun pour soi. Poe a fort exactement décrit l'envers du rêve américain du self-made-man et montré à quel prix il fallait payer le matérialisme et la concurrence excessive solitude, aliénation et images de la mort-dans-la-vie.
Le côté «décadent» de Poe s'explique par la dévaluation dont les symboles ont fait l'objet au XIXe siècle la tendance à mêler ostensiblement les objets d'art venus de siècles et de lieux divers, ce qui les a dépouillés de leur identité et les a réduits à de simples éléments de décoration dans une collection. Le chaos esthétique qui en résulta était particulièrement voyant aux Etats-Unis où d'authentiques styles traditionnels faisaient souvent défaut. Ce bric-à-brac reflète la perte de systèmes de pensée cohérents tandis que l'immigration, l'urbanisation et l'industrialisation déracinaient les familles. Dans l'art, cette confusion des symboles alimenta le grotesque, concept dont Edgar Poe a fait le thème de son recueil d'Histoires extraordinaires qu'il avait intitulé Tales of the Grotesque and Arabesque (1840). »
Katharyn VanSpanckeren, Esquisse de la littérature américaine, p. 41-43. Publié par l'Agence d'information des Etats-Unis (document du domaine public)